TOC : Trouble Obssesionnel Collaboratif

Exposer Publier / Yann Owens

La proposition d’écrire un article sur la thématique de l’obsession pour la revue Pli est issue d’une volonté des trois membres du collectif ExposerPublier d’entrer en dialogue avec Yann Owens sur leurs pratiques éditoriales et curatoriales respectives et plus spécifiquement sur un point commun à leurs démarches artistiques : leur obsession pour la collaboration.

Cette volonté, c’est celle de deux artistes-chercheurs et d’un designer graphique qui observent et voient en Yann Owens :

— un artiste – imprimeur – éditeur – enseignant développer une pratique artistique imprimée expérimentale et exigeante dans son atelier de gravure et de sérigraphie de l’ESADHaR ;
— l’ami, collaborateur, imprimeur, éditeur des designers, artistes, chercheurs et théoriciens pour le travail desquels nous éprouvons un sincère intérêt ainsi qu’un profond respect (Frédéric Teschner, Fanette Mellier, Mathias Schweizer, Thierry Chancogne, etc.) ;
— un éditeur référent pour le tout jeune éditeur que nous sommes, modèle d’exigence autant sur la forme que sur le fond ;
— un imprimeur – auteur, prêt à relever des défis techniques, cherchant à exploiter au maximum les capacités de ses outils (quitte à les transformer) et ne se contentant pas de faire ce qu’il sait déjà faire.

Pourquoi collaborer?
Pour quelles raisons collaborer sur des projets artistiques alors que cela les rend le plus souvent plus complexes, plus longs, plus risqués? En quoi cela est obsessionnel?

Le désir

ExP (L.C.) :
Ce qui nous amène à écrire ce texte ensemble, c’est notre désir d’échanger. C’est le fait que nous sommes persuadés que c’est de l’échange que naissent et grandissent les idées. Pour décrire la manière dont il envisage la collaboration, Yann a choisi d’évoquer l’image et le vocabulaire du rapport amoureux. Il a également été question d’aimants — d’amants ? —, de désirer l’autre comme on désire (ou fantasme ?) un partenaire idéal.
Y.O. :
Franciscopolis est un espace où se croisent graphistes, plasticiens, auteurs et étudiants. Ces auteurs écrivent sur ces artistes et ces graphistes mettent en forme leurs livres. Ces étudiants y croisent ces artistes et collaborent avec eux. Je crois beaucoup en une forme d’heuristique particulière : enseignement, processus de transmission, tâtonnement, possessions, enthousiasme… Avec le temps, Franciscopolis est devenu un espace ouvert, une plateforme, un milieu favorable. J’emploi souvent le mot d’initiation. Elle est celle du maître à l’élève mais aussi celle de l’artiste à l’artiste. Je rendrais mienne la formule de Bernard Stielger : « d’aimant à aimant » au double sens du terme comme champ magnétique. Éditer et imprimer sont pour moi de formes d’un « partage d’amour », comme désir et émoi de ce qui grandit.
ExP (L.C.) :
Nous choisissons de travailler avec quelqu’un comme nous choisissons un objet d’étude, un programme de recherche, un terrain d’expérimentation. Est-ce là une caractéristique liée à notre formation universitaire, à notre identité d’artistes-chercheurs ? N’est-ce pas également par goût pour le jeu ? Nous cherchons chez l’autre un compagnon, un complice, un coéquipier de jeu idéal. Ou bien serait-ce par éthique ? Une éthique qui situe l’art non pas dans la production d’objets destinés au marché mais dans l’expérimentation. Une éthique qui nous pousse à refuser de reproduire, à questionner les schémas établis. Après tout, qu’allons-nous chercher chez l’autre si ce n’est de mettre les mains dans ses chaussures afin de réapprendre à marcher ? Autrement dit de continuer à toujours expérimenter, à déjouer nos propres habitudes, à remettre en jeu nos propres savoirs, à reformuler nos recettes ?
ExP (B.B.) :
Pour ce qui nous concerne, il me semble que plus que du désir, il est question chez nous de curiosité, d’une forme de projection vers ce qui peut se construire dans la collaboration avec d’autres. Je trouve que l’équation 1 + 1 = 3 est visuellement très juste. L’espace laissé entre les deux 1 que j’ai nommé « contre-forme » dans notre discussion est celui du possible, de la construction potentielle. Cette contre-forme, c’est ce qui n’existe pas encore, le vide qui va laisser la place à quelque chose de nouveau, quelque chose qui se dessine en creux, qu’on projette entre les deux « corps » en présence.
ExP (C.S.) :
Dans l’obsession il y a cette idée de quelque chose qui ne cesse de revenir, une idée ou une envie qui nous hante au point que cela devienne maladif, c’est-à-dire irrationnel, irraisonné. Derrière l’obsession de la collaboration, il y a le spectre de la figure de l’artiste, d’une histoire de l’art qui a construit une image d’un être hanté par des visions, des pulsions et un besoin de les exprimer coûte que coûte. On l’imagine souvent seul, dans son atelier — lieu de tous les fantasmes — travaillant jour et nuit quand il n’est pas au bar avec ses amis en train de refaire le monde. Il n’a jamais de problème d’argent, il est dans le monde et en dehors à la fois. C’est le spectre de la bohème, le spectre du clown qui amuse et attriste aussi un peu. Un personnage inutile à la société mais là quand même. Ou alors utile, dans sa contre-forme justement, en creux. L’obsession de la collaboration est hantée, il me semble, par cette figure. Travailler en collectif et en co-création avec d’autres — individus, contextes, matériaux, outils, procédés — c’est aussi se réinventer une place active dans la société, performer un rôle qui est connecté aux autres champs disciplinaires, aux autres professions, qui est associé à d’autres milieux. C’est très probablement une manière d’être, d’exister et de pouvoir prendre part à une conversation à laquelle nous avons très peu souvent accès, une conversation qui touche à ce que sont nos outils de travail, nos conditions de travail, nos envies.

La ligne éditoriale

ExP :
Il y a chez ExposerPublier une sorte de non-ligne éditoriale qui était vue par nous comme une faiblesse dans un premier temps, et qui est davantage assumée aujourd’hui. La seule ligne éditoriale qu’on ait, si on peut l’appeler comme ça, c’est celle qui se construit à travers des rencontres particulières, issue de l’envie de travailler avec certaines personnes.
ExP (B.B.) :
C’est le résultat d’une démarche un peu singulière, sans méthodologie ni stratégie autre que celle de « faire avec ». Editer n’était pas planifié, mais plutôt une sorte de résultat matériel de différentes rencontres. Cela nous amène à ne pas envisager un résultat / un objet fini, mais davantage à construire une méthodologie, une manière de faire ensemble, de « faire avec » et la mise en place d’un dispositif et d’un processus de création ou les outils et savoir-faire respectifs sont échangés / partagés. L’objet produit comme le résultat non-préconçu de cette collaboration, comme témoignage de la construction d’une relation singulière.
Y.O. :
Franciscopolis était au départ identifié à travers la production d’ouvrages d’esthétique et de design graphique. Nos préoccupations respectives (à Jean-Michel Geridan et à moi-même) d’artistes, d’imprimeurs, d’enseignants nous ont poussées à ouvrir un champ plus large, allant de l’édition de multiples au travail sur les enjeux de l’exposition. Il s’agissait pour nous de multiplier des gestes et de penser les liens et les articulations entre production, réception et exposition. C’est davantage comme espace ouvert et potentiel que Franciscopolis est reconnu aujourd’hui qu’au travers d’une ligne éditoriale définie.

La transversalité / la « re-formulation »

ExP :
Au cours de notre entretien, Yann a décrit, concernant le mode de fonctionnement d’ExposerPublier, un principe de partage, d’échange des terrains et des domaines d’expression. Ce fonctionnement à trois têtes est basé sur les trois savoir-faire / trois étapes de travail que sont : conception & design, impression et exposition. Nous avons aussi évoqué la porosité des pratiques, les déplacements des praticiens qui endossent de multiples casquettes, dans un premier temps contraints (pour des raisons économiques, principalement), dans un second temps assumés et choisis (pour des raisons stratégiques : visibilité et reconnaissance recherchées dans différents réseaux).
Y.O. :
Les espaces d’exposition chez ExposerPublier se présentent comme un milieu de coexistences hétérogènes (lectures, performances imprimées, installations, déplacements d’outils) dans lequel les articulations n’ont pas pour fonction de stabiliser les rapports mais de les mettre en tension. Ce qui s’invente dans le collectif ExposerPublier est une manière de montrer les actions (par exemple celle d’éditer ?) en train de se faire. La solution trouvée par ExposerPublier est d’intégrer la performance et l’exposition à la chaîne de production. Action et production, travail de l’artiste-imprimeur et travail de ses collaborateurs ne s’opposent pas mais sont en quelque sortes corrélés les uns aux autres.
ExP (B.B.) :
Je rapprocherais bien cette transversalité de ce que tu as nommé « re- formulation » quand tu as présenté le travail mené en collaboration avec Jean-François Leroy pour son exposition aux Instants Chavirés, Yann…
ExP (CS) :
Montrer des processus de travail en train de se faire — montrer une exposition en train de se faire, ou l’impression en sérigraphie — et laisser la porte ouverte afin que le public puisse participer, se joindre à nous est une manière d’initier des envies et de transmettre des savoirs- faire. Avec l’obsession de la collaboration vient celle de comprendre et d’apprendre des choses que nous ne connaissons pas encore sans passer par des canaux habituels. Nous partageons notre atelier avec des menuisiers et cela nous permet d’avoir accès à un outillage et des compétences que nous ne pourrions pas acquérir par ailleurs faute de moyens et de temps. Une logique d’échange non monétaire et d’apprentissage des moyens de production se met en place. Il nous semble logique, en retour, de nous mettre en position de rendre visible et compréhensible nos manières de faire. Le devenir hacker de l’artiste et l’œuvre open-source !

La perversion de la chaîne de production / technique

ExP :
En abordant la question de la transversalité et du partage des savoir-faire, on a noté chez Yann une véritable obsession pour pervertir la chaîne de production comme un moyen de résistance à la domination des outils.
Y.O. :
Je pense qu’il est important, comme l’a fait Léo dans sa thèse de mettre en tension nos contextes de production avec les standards, les « monoformes », comme les appelle Peter Watkins. Au sein de nos pratiques, nous tentons de mettre en récit la chaîne opératoire dans un contexte où de plus en plus d’outils utilisés par les acteurs du monde de l’édition et de l’impression sont gérés par de grandes entreprises qui proposent des standards et des « monoformes ». Au sein de cette chaîne, les pratiques éditoriales et d’impression chez ExposerPublier et chez Franciscopolis se pensent comme des pratique d’émancipation ou du moins de résistance aux dominations des outils et des standards de production. Cette chaîne opératoire peut être abordée comme une chaîne « trouée » dans laquelle est aménagé un flottement que l’éditeur peut ralentir, remplir et subvertir. Les activités techniques offrent le matériau de leurs automatismes aussi bien que de leur dysfonctionnements et les plie à la logique de leurs propres opérations. La visée plastique chez Franciscopolis par exemple n’aboutit que si elle exploite un tant soit peu les possibilités de l’ensemble de l’appareillage technique qui achemine l’image imprimée de sa conception vers son impression. J’aime ces nouvelles stratégies possibles en retraits ou en marges, l’artiste – imprimeur – éditeur compense étalonne, négocie, « deale », contourne, mais aussi tente de ré-habiter le monde… et de faire parfois avec les moyens du bord !

L’architecture de la collaboration

ExP (L.C.) :
Au cours de notre discussion, des formes archétypales d’architecture ont émergées pour servir à la description de nos collaborations. Yann a parlé de « périphérie », de « marges ». ExposerPublier a parlé de « plateforme ».
ExP (B.B.) :
Yann a parlé aussi de la construction d’un « espace du faire » et d’un « espace de la convivialité » et je trouve ça très juste, très complémentaire à la notion du désir, plus nuancé mais pas moins vrai. On a aussi rapproché nos démarches à celles de compagnons et des notions et mots de « soutien » ou « d’épaules ».