Monkeydolls

avec Édouard Prulhière

De l’exercice du ratage

En soumettant le processus d’impression à un examen plastique, le plasticien-imprimeur peut précisément donner un statut aux ratages, statut autre que celui de déchet (tel que le perçoit immanquablement un artisant imprimeur) , à condition que les variations produites puissent être mises en évidence pour elles-mêmes, dans une thématique qui les valorise. Car ce n’est pas l’accident qui fait la dimension plastique, mais le réinvestissement de l’accident survenu au cours de l’opération dans une thématique plastique congruente.

L’accident ne constitue donc pas un fait plastique en soi, mais montre à quel point la pratique et la manipulation peuvent être en eux-mêmes à l’origine d’une thématique précise, plastiquement assumée. Par exemple, un défaut d’encrage, qui contamine plusieurs tirages consécutifs en sérigraphie, permet de mettre en place une sorte de narration qui transforme en récit, grâce à leurs différences, une séquence d’images, originellement destinées à être semblables.

Édouard Prulhière, sérigraphie mur, septembre-décembre 2017

C’est dans l’appropriation du dissemblable et du monstrueux ainsi techniquement produit que pourra se mettre en place une nouvelle production plastique, au prix d’un deuil de l’image à reproduire. Cette réappropriation sera possible en réintervenant au besoin sur les images pour ajuster au nouveau projet, parallèle au premier, les tirages qui ont été à l’initiative de cette nouvelle proposition graphique. Ce qui n’était qu’un problème d’alimentation en encre trouve alors un sens grâce au réaménagement de l’image auquel il a donné lieu.

Le stratagème plastique peut ainsi consister à recycler, en se le réappropriant, ce que l’usage courant considère comme devant être mis au rebut. Ce n’est pas évidemment la procédure habituelle, mais une parmi les stratégies possibles.

Toute technique peut introduire une sorte de distance entre l’opérateur et la chose à faire.

Le plasticien-imprimeur se doit d’exploiter au maximum ce que la technique permet. Cela a pour conséquence notable ce refus de produire une image égalisée, neutre, pour au contraire faire des images qui vont puiser dans les déclinaisons possibles des matériaux et des dispositifs et ainsi mettre en œuvre du sens.

L’image imprimée nous intéresse dans ce projet dans la mesure où elle porte en elle dans tous les cas un refus de l’immédiateté. Elle procède par une sorte de mise à distance du geste, avec la possibilité de dissocier, d’une certaine manière, le geste créateur du résultat obtenu. Cette mise à distance peut prendre plusieurs formes : la mise à échéance de l’activité telle qu’elle est structurée par la technique, comme l’est la taille douce ou la sérigraphie, avec notamment les longs temps de repos pendant lesquels le processus évolue sans l’intervention du graveur-imprimeur.

Entendons aussi par là une possibilité accrue de rectifier, de modifier, grâce en partie à l’interposition d’ une matrice ou d’un écran. Dans le cas qui nous intéresse, le rapport à l’outil et à la technique implique une rupture avec l’immédiateté de la manipulation instrumentale. Il y a, dans l’élaboration même de l’outil, quel qu’il soit, une rationalité implicite qui suppose une forme « d’intelligence technique » inconnue de l’animal, même dressé.

Si l’évolution des techniques va dans le sens d’une mise à l’écart de la manipulation par la mécanisation et l’informatisation ; si, sur le plan social, un savoir-faire et un métier se voient concurrencés ou remplacés par un autre, d’un point de vue strictement technique, en revanche, les différents dispositifs ne font que se compléter. Ainsi la création numérique ne remplace rien, elle ne fait qu’ajouter une nouvelle manière de produire quelque chose dont l’apparence, sinon la réalisation, s’approche du rendu des techniques qu’elle concurrence.

Mais le plasticien imprimeur n’est pas dupe, et fait de cette attention focalisée un des principaux ressorts de sa pratique artistique.

« Space Slot », installation picturale d’Édouard Prulhière en vitrine de La Terrasse à Nanterre. Septembre-Décembre 2017