Yann Owens ou l’Homo Editor

un texte de Fabrice Bourlez

Face à la découverte de la grotte de Lascaux en 1940, Georges Bataille exultait. Lascaux emportait le primitif Homme de Neandertal vers la splendeur de l’Homo sapiens. « Ces peintures, devant nous, sont miraculeuses »1. Pareil miracle aurait marqué le saut conduisant à la naissance de l’humanité, le passage décisif hors de l’animalité. Bataille rattachait ainsi l’art à l’image, à la figuration. Son texte, peut-être aussi beau que daté 2, émettait un doute : « Comment ne pas avoir, un instant, le sentiment d’un mirage, ou d’un arrangement mensonger ? » 3. La fresque aurait été trop belle pour être vraie. C’est dans ce doute, dans cet instant de mirage, dans cette suspicion quant au mensonge fondamental de l’art, que s’engouffrent les trajets caractéristiques de l’Homo editor. Étrange espèce, aux comportements dérangeants. La minutie de son protocole, inlassablement répété, ne cesse de déréguler l’ordre des hiérarchies, de troubler les généalogies, d’offenser les mythes de l’originalité, de l’unité et de l’irre- productibilité, pire : de corrompre la jeunesse. Entendez-le rire sur son territoire, il y fait corps avec des machines.

Au milieu des effluves d’encre, il s’agite, il parle, il étend, il s’excite, il colore, il crie, il plie, il coupe, il range, il fait sécher, il défait, il refait, bref, il danse. Sa chair voyage dans l’atelier. Elle s’y marque de son interminable recherche de précision. Derrière « l’arrangement mensonger », se cachent les infinis allers-retours de ses mains, la réalité des encres et du papier, du sec et de l’humide, du liquide et du solide, du propre et du sale. Rien de magique donc. Il trime. Un travail acharné, seul envers de sa fiction, de sa théâtralité assumée, du décor hissé. La constellation de lumières et de couleurs, les effets de profondeur, les impressions de flottement ne sont que mise en scène. L’horizon flou des lignes dessinées par ses éditions introduit sans doute à la lecture de son inconscient. Mais il ne se dessine qu’à force de manipulations, qu’à s’ingénier à actionner les presses, à choisir l’épaisseur des papiers, la qualité des encres. Pourquoi une telle chorégraphie sinon pour altérer les frontières strictes ? Celles qui délimitent le champ de compétence des pédagogues, des éditeurs, des curateurs, des artistes, des imprimeurs et des graveurs. Tout participe d’un même mouvement. Tout s’inscrit dans cette même énergie qui passe du plus obscur au plus lumineux, du plus noir au plus vif. Les étudiants, qui le rencontrent comme un grand professeur, les artistes, auxquels il prête ses services comme un illustre imprimeur, sont entraînés dans une même manipulation. Elle questionne le paysage de l’art et du faire. Elle interroge les tensions qui vont de l’expérimentation à l’œuvre. Elle remet en cause la répartition entre travail réalisé pour soi et pour d’autres. Elle transforme l’exécution en collaboration.

Le processus de fabrication s’ouvre aux autres. Il les entraine. Il dépasse la volonté de chacun afin d’offrir une liberté de jeu pour tous. Qui sait et qui sait-faire ? Seul l’équilibre instable qui naît de ces noces intimes et illicites, de ces rencontres passagères (le temps d’une collaboration, le temps d’une exposition, le temps d’un cours ou d’un workshop) confère à l’objet réalisé – commande, production, contrainte, consigne – la capacité d’être pensé et de se penser plastiquement. C’est en sortant de soi que l’on atteint le réel des choses.

Le résultat est précis, abouti. Les lignes sont épurées, presque minimalistes. Il s’agit de maîtriser les tenants et les aboutissants de l’objet jusque dans son moindre détail. Cela vaut dans les ratages et les essais qui, à l’occasion, peuvent eux-mêmes devenir œuvre. L’Homo editor vit de sa chasse à la rigueur. Il se nourrit d’exactitude. Il ne se fatigue jamais. La réalisation de l’objet passe par cette économie de travail proche de l’ascèse. Je parle de l’objet, je parle du résultat. Je me trompe. L’Homo editor a un appétit insatiable, sa frénésie créative ne peut se satisfaire de l’unité. Il lui faut plus. Il lui faut beaucoup. Il lui faut du multiple. Sa fidélité appartient à la série. Il enchaîne. Ne produit jamais l’un. Page après page, feuille après feuille, tirage après tirage, « seules les différences se ressemblent » 4. Chacune de ses œuvres décline une logique de différences : des dégradés, des superpositions, des reformulations, des versions. Leur impact vient de la répétition des gestes, à chaque fois les mêmes, et, pourtant, à chaque fois singuliers. Pour chaque forme présentée rien n’a changé mais plus rien n’est pareil. Les formes presque semblables se diffractent en d’innombrables échos, systématiquement distincts. Sans doute les ascèses les plus strictes confinent-elles aux générosités les plus grandes ?

Lorsqu’il thématise la libre association, moteur fondamental de la pratique psychanalytique, Sigmund Freud la compare au dire « d’un voyageur qui, assis près de la fenêtre de son compartiment, décrirait le paysage tel qu’il se déroule à une personne placée derrière lui » 5. Alors, vers quelles contrées inconscientes emporte le paysage de l’Homo editor ? Les changements de rythme, les mouvements de ses lignes d’horizon déplacées, les sentiments de lenteur et d’avancée progressive qui se dégagent de ses œuvres en noir et blanc ôtent tout repère fixe. L’Homo editor ouvre des fenêtres sur lesquelles défilent les ruines du paysage. Évident paradoxe : plus il s’inscrit dans la rigueur de sa pratique, plus ses pièces déferlent comme autant de vagues insaisissables, des flots d’ombres, de chevauchements incertains. Tandis que rien n’est laissé au hasard pour obtenir la tension du matériau – rigidité du papier, réaction à l’encrage, qualité des couleurs, conditions d’accrochage – la forme obtenue désamorce les certitudes. Que voit-on ? Comment voir ? D’autres destins auraient été possibles. D’autres combinaisons sont toujours prêtes à poindre. Les pans colorés qu’il assemble ne sont qu’états transitoires, irradiations momentanées : la composition changera au prochain accrochage, à la prochaine édition. Il puise la force de ses propositions plastiques à cette précarité. Plus le récit est dénué, plus il pousse à la réflexion. Plus les formes sont simples, plus la complexité du propos s’affirme. Plus l’Homo editor se cache, plus sa présence s’impose. Il ne se camoufle pas. Il est là. Mais il est entouré des simulacres et des semblants. Protégé par les artifices, il peut se donner à voir.

Regardez cette colonne de papier, elle a sa taille. Et ces mains, moulées en latex, incroyablement propres, ce sont bien les siennes.

Maintenant, écoutez ce chant.

Les « larmes gelées », desquelles l’exposition tire son titre, sont issues d’un cycle de vingt-quatre lieder composés par Schubert, sur des poésies de Wilhelm Müller : Voyage d’hiver. Le panorama qui se déploie ici n’en est pas moins celui de l’Homo editor. Le froid lui a fait un manteau. Il s’avance sans crainte sur ces plaines sombres : elles sont surplombées d’éclats éblouissants. Les larmes qui coulent sont donc aussi versées par ses yeux. « Et pourtant vous jaillissez de la source / De ma poitrine si ardentes et brûlantes, / Comme si vous vouliez faire fondre / La glace de tout l’hiver » 6. Car c’est en traversant la noirceur la plus obscure, que l’on touche à l’espoir.

 

1 Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art (1955), in Id., Œuvres Complètes, vol. IX, 1979, p.14.

2 « Pour une remise en cause du déclic artistique à un moment donné de l’histoire de l’homme », Michel Lorblanchet, Les origines de l’art, Le pommier, Paris, 2006 ainsi que la thèse de Jean-Marie Schaeffer, La fin de l’exception humaine, Paris, Gallimard, 2007, ainsi que le numéro spécial sur la « naturalisation de l’esthétique » de Nouvelle revue d’esthétique, 2015 / 1, no 15.

3 Georges Bataille, Lascaux ou la naissance de l’art, op. cit., p.15.

4 Cf. Gilles Deleuze, Différence et répétition, Paris, P. U. F, 1968, p.153.

5 Sigmund Freud, « Le début du traitement » (1913), in La technique psychanalytique, Paris, P. U. F., 1953, p.94.

6 Wilhelm Müller, « Larmes gelées », in Le voyage d’hiver, 1824, traduction de Pierre Mathé.